C’est en octobre que l’Homme éprouve de façon irrépressible le besoin de ramasser les feuilles mortes, sonner du cor de chasse, payer ses impôts fonciers, allumer le lampadaire du salon. L’Homme trouvera principalement les feuilles mortes sous les arbres, car la nature est prévoyante. On en collectera aussi dans les jardins publics, sous les statues dont le marbre blanc se détache plus aisément sur un fond de feuilles de marronniers. Pour ne pas attraper de lumbagos, on préférera utiliser l'aspirateur ou le travailleur immigré.

En octobre, l'Homme débronze peu à peu ; il revoit ses vacances d’été, lorsque le soleil du Midi brûlait les pâturages dont ne subsistait plus qu’une herbe jaune immangeable, et que la cigale écrasée par le Soleil suspendait son chant afin de ne pas déconcentrer le tireur à la pétanque. Envahi par la nostalgie, il scrute avec angoisse les prévisions météo. Il cherche une autre chaîne dans l’espoir d’en trouver de plus favorables. Accablé, il va parfois jusqu’à regarder Drucker.

En octobre l’Homme s’essuie les pieds avant de rentrer chez lui, remonte quelques bouteilles de la cave pour faire de la place à celles dont il va faire l'emplette à la foire aux vins ; le chat choisit sa place près de la cheminée, délaissant les lézards qui en profitent eux aussi pour se mettre en hibernation ; on voit par là que la nature a tout prévu ; les enfants portent de gros sacs qui feront plus tard le bonheur des ostéopathes.

“En octobre, reste sobre si tu ne veux susciter l’opprobre”, dit le proverbe. Mais l’Homme fait fi de ce précepte. Sur sa table, dans la cuisine obscure pavée de tomettes grasses et polies par les ans, se pressent des choucroutes, du lard, de la potée, des chevreuils, de la girolle ; quelques amanites précipitent les successions ; plus tard le fromage à raclette succédera à l’huître agacée au citron ; le maître de maison humectera tout cela au syrah, merlot, cabernet franc, ou muscat d’Alexandrie ; puis il s’assoupira près de la cheminée. Pour rentrer de nouveau dans son maillot de bain, le printemps revenu, l'Homme se fera  couper un peu de peau du ventre, c’est promis. Un seul coup de ciseau et l’affaire est entendue. Il en fera un abat-jour. Ou alors il prendra la taille de maillot au dessus. C’est une question de budget. Alors, il n’a pas de raison de se priver. Après tout, ce n’est qu’un proverbe.

En octobre, l'Homme nostalgique repense à sa jeunesse, lorsque, vaillante sentinelle, il introduisait sa bière dans les guérites ; puis devant l'âtre fumant, il veille à ne pas laisser partir un petit feu de poutre.

En octobre, les brumes grisâtres rendent floues les perspectives. Dans les rues, les taxis sont tous de la même couleur. Seule la petite lumière verte sur leur toit donne espoir au piéton fourbu qui veut rentrer devant sa cheminée. Mais le taxi ne s’arrête que là où il a le droit de s’arrêter ; il s’évanouit dans la brume et laisse le piéton dans sa solitude humide et froide. L'esprit du piéton vagabonde alors sous le crachin ; il décide de recréer le MRP, qu’il baptisera “Mouvement pour le Retour du Printemps” ; il appellera à défiler sous la pluie et les banderoles, en scandant des slogans météorologiques ; élu triomphalement sur ce programme il abrogera le retour à l'heure d'hiver, qui fait partir et rentrer chez soi de nuit, et exigera la tenue d'une conférence internationale consacrée à l'abolition universelle de l'hiver.

En octobre, l'Homme rêve, regrette sa condition, et envie celle des chats et des lézards.