La polémique actuelle qui couvait et vient d'éclore me conduit à vous donner quelques indications utiles qui vous permettront de tuer dans l'oeuf vos craintes légitimes de consommateurs et consommateuses, à la faveur de mes récentes découvertes.

Il y a de cela quelques jours, tandis que je sacrifiais à la cérémonie hebdomadaire de la religion de la consommation -en clair en allant m'emmerder à Carrefour le samedi matin avec tous les retraités qui pourraient trouver un autre jour, merde alors, puisqu'ils ne bossent pas- mes pas s'arrêtèrent devant le rayon des oeufs et je me perdis en conjectures à la vue des inscriptions ésotériques que l'on trouve désormais imprimées sur leur coquille.

Les oeufs sont immatriculés, comme une vulgaire Twingo, ou un salopard d'assisté demandeur d'emploi.

Je me mis en quête d'en savoir plus sur cette pratique barbare, car enfin quoi on ne leur demande pas leur avis, à ces pauvres (futures) bêtes, quand on les marque ainsi. Et je tombai sur le site qui changea ma vie, et surtout ma perception de celle de ces oeufs (et aussi, du même coup, de leur maman).

Le premier chiffre est déterminant. Il va de 0 (oeuf bio) à 3 (oeuf de batterie), et donne toutes les indications possibles sur la vie de la maman. Et toute la différence est là. Les autres chiffres, on s'en fout ; et d'abord, les chiffres on peut leur faire dire ce qu'on veut.

Si vous avez entre les mains un oeuf marqué du fameux 0, il s'agit d'un oeuf bio, élevé en plein air avec agriculture biologique s'il vous plaît.

A ce stade du raisonnement, on peut légitimement se demander si c'est l'oeuf qui a été élevé en plein air, ou si c'est sa maman. J'aurais tendance à privilégier la seconde hypothèse tant il est vrai que s'il s'agit de l'oeuf, qui par définition ne prend l'air que s'il est cassé, je ne vois pas trop l'intérêt d'annoncer au monde qu'il a été élevé en plein air ; mais passons cette disgression oiseuse, considérons qu'il s'agit de la maman, et cessez de m'interrompre, merci.

La poule qui va nous pondre un oeuf 0, donc, va passer sa vie en plein air ; elle va pouvoir bénéficier, dit le site, d'abris et de végétation sur le parcours extérieur ; Zéphyr caressera doucement les plumes de l'animal, tandis que Borée tentera de lui chercher querelle (*) ; en cas d'orage elle rentrera vite se mettre à l'abri, avec toutefois un nombre de copines limité et une faible densité de volailles ; puis, lorsque le crépuscule viendra, le maître d'hôtel lui servira sur un plateau une alimentation biologique à 90 % minimum. Enfin, lorsque sera venu le moment d'éteindre les lumières, un fermier moustachu viendra leur chanter "Viens poupoule" pour les endormir.

La poule qui va nous pondre un oeuf 1, dit "oeuf de plein air", a des conditions de vie plus simples et moins jet-set, si on veut bien me passer l'expression. Certes, elle passe du temps en plein air et peut, aux beaux jours, s'installer en terrasse, et elle a tout de même quatre mètres carrés de verdure pour elle toute seule, ce qui n'est pas beaucoup moins qu'une chambre en cité U, sauf que c'est en plein air. Le site ne nous dit pas ce qu'on lui sert à manger, mais ça doit être au menu de la poule 0 ce que le restaurant des Croisières Costa est au Fouquet's. On sent qu'il y a comme une baisse des prestations mais cela reste acceptable. La poule est certes exigeante, mais veut bien se contenter d'un poulailler classé Logis de France. A l'heure vespérale toutefois, c'est un commis chafouin qui viendra éteindre sans préavis.

La poule qui va nous pondre un oeuf 2 reste exclusivement à l'intérieur des bâtiments. Il n'y a pas de cages, mais elle ne verra pas la lumière du jour. Elle ne la voit en tous cas pas davantage que le directeur de cabinet du ministre de l'intérieur un jour d'émeutes, mais en revanche elle n'a pas de chauffeur (ça serait idiot, je répète qu'elle ne sort pas). On ne sait pas du tout ce qu'elle bouffe, mais on sent bien que n'est pas ce qu'elle serait légitimement en droit d'attendre, la poule. Son menu doit être à celui de la poule 1 ce que le restaurant administratif est au buffet des Croisières Costa. Quand vient le soir, personne ne vient éteindre, la minuterie s'en charge.

Enfin, la poule qui va nous pondre un oeuf 3 vit en cage, avec des tas d'autres poules qui, comme elle, se demandent ce qu'elles foutent là ; la surface de vie d'une poule, nous apprend le site, est celle d'une feuille A4 (et donc, par extrapolation, elle ne dispose que d'un post-it pour les cabinets) ; elle est en quelque sorte en quartier de haute sécurité et elle doit se demander où sont les miradors ; des bagarres éclatent entre les poules corses et les poules barbues ; du coup elle est stressée, ce que devait en outre ressentir son bébé que vous tenez dans les mains au rayon oeufs depuis un quart d'heure en repensant à ce billet, et qui est ravi d'être un peu plus au calme dans sa boîte. Un oeuf stressé cuit moins bien, et c'est plein de nerfs (enfin, je crois). Quant à sa bouffe, à la poule, elle est à celle de la poule 2 ce qu'est un Macdo au restaurant administratif. Et le soir, on éteint uniquement si on a pensé à allumer le matin.

Alors, chers amis, avant de mettre la main sur une douzaine d'oeufs, pensez à la vie des mamans de ces petits êtres que vous étalerez le soir sur votre poële à frire.

Ou alors, allez vous approvisionner au marché : les oeufs ne sont pas marqués, et demandez au fermier s'il a le numéro de ses poules (à voix basse, des fois que la fermière écoute, cette formulation pouvant donner lieu à quiproquo).

(*) A ce stade, écouter l'Allegro non molto du concerto n° 2 en sol mineur op. 8, RV 315, "L'été", de Vivaldi (Les quatre saisons)