Il était une fois une jeune personne appelée le Petit Chaperon Rouge, en hommage à la petite cape qu’elle portait, et qu’elle avait voulu de la couleur des luttes populaires. Elle vivait à la lisière d’une forêt peuplée principalement d’arbres plantés dans le respect des normes écologiques. Elle passait ainsi son enfance avec sa mère, sans papa, ce qui est un grand malheur, tant il est admis dans certains milieux qu’un enfant ne peut être valablement élevé qu’avec un couple de parents hétérosexuels.

Un jour, sa mère lui demanda d’apporter à sa grand-mère un panier dans lequel se trouvait une galette et un petit pot de beurre. Toutefois, ayant adopté un régime végan, le Petit Chaperon Rouge proposa de remplacer ces victuailles par des fruits biologiques de saison, ainsi que de l’eau minérale dans une bouteille en verre recyclable.

Avant de prendre la route, le Petit Chaperon Rouge s’inquiéta auprès de sa mère des conséquences que pourraient avoir, du point de vue syndical, le fait qu’en agissant ainsi, elle était susceptible de prendre le travail des prolétaires, qui avaient combattu des années durant pour avoir le droit d’effectuer toutes sortes de transports d’objets à travers les bois ; mais cette dernière expliqua que ce travail était pour elle un acte libérateur du carcan machiste qui l’empêchait d’être pleinement intégrée dans la société.

Pour autant, le Petit Chaperon Rouge n’était pas encore totalement satisfaite, car elle se demandait si sa grand-mère n’allait pas prendre ombrage du fait qu’en acceptant ainsi d’être nourrie par sa petite-fille, elle se sentirait dans une situation d’infériorité, comme étant malade et dépourvue d’autonomie ; cependant, sa mère la rassura en lui expliquant que si sa grand-mère était effectivement malade, voire handicapée, cette situation ne faisait pas d’elle un être inférieur, mais uniquement une composante de la société nécessitant  l'appui de la solidarité nationale.

Ainsi, le Petit Chaperon Rouge fut rassurée et entreprit de prendre la route le coeur léger, en sifflotant un air révolutionnaire.

Si de nombreuses personnes estiment, à tort, que la forêt est dangereuse, dans la mesure où il peut arriver qu’on y rencontre des marginaux, il est évident que dans une société idéale, ces derniers seraient acceptés, quel que soit leur mode de vie. Par conséquent, le Petit Chaperon Rouge décida de suivre son chemin sans davantage penser à d’éventuels dangers.

Soudain, elle se trouva face au Loup, qui lui demanda, sans la moindre forme de politesse, quel était le contenu de son panier, ce à quoi elle répondit qu’elle portait à sa mère-grand une frugale collation totalement dépourvue de toute exploitation animale et de matières grasses, et ce afin de lui venir en aide conformément au principe de la solidarité familiale qui doit souder toute communauté.

Le Loup lui faisant observer qu’il semblait dangereux pour une jeune fille de flâner seule dans le bois, elle répliqua qu’elle trouvait cette remarque particulièrement sexiste à la limite du harcèlement, et décida de poursuivre sa route non sans avoir haussé les épaules devant tant de grossièreté.

Pendant ce temps, le Loup, qui, du fait de sa condition de marginal, connaissait l’endroit où se trouvait la résidence de Mère-Grand et le raccourci pour s’y rendre, fit irruption chez cette dernière dans des conditions sur lesquelles il serait trop long de disserter, et qui mettent en cause le rôle de la chevillette et de la bobinette ; puis il la dévora, mais sans bien mâcher, ce qui était de nature à nuire à sa bonne digestion.

Convaincu du caractère dépassé des conventions imposées par le genre dans l’habillement, il passa les habits de la grand-mère et se glissa sous les draps en attendant la venue du Petit Chaperon Rouge.

Cette dernière ne tarda pas à entrer dans la maison, et dit :

- Mère Grand, je me suis permise de vous apporter un petit en-cas végétarien sans gluten, afin de rendre hommage à votre rôle dans mon éducation.

S’ensuivit un dialogue au cours duquel le Loup (car c’était lui, vous l’avez peut-être deviné) et le Petit Chaperon Rouge échangèrent sur les particularités physiques dont cette dernière estimait qu’elles avaient particulièrement évolué dans les derniers temps, au point de rendre Mère Grand (car le Petit Chaperon Rouge pensait de bonne foi qu’elle avait affaire à elle), assez méconnaissable, et pour tout dire bien plus laide qu’auparavant.

C’est ainsi qu’au mépris de toute convention sociale, le Grand Méchant Loup (car on pouvait désormais l’appeler ainsi en raison de son attitude inqualifiable), saisit le Petit Chaperon Rouge et entreprit de vouloir la dévorer, alors même que son apport quotidien en protéines était déjà largement acquis par l’ingestion de Mère-Grand.

- Ne me touche pas, espèce de pervers, cria le Petit Chaperon Rouge, qui avait enfin reconnu le Loup, en dépit de ses habits plutôt adaptés au genre féminin. Avant d’aller plus loin dans nos rapports, tu dois me demander la permission, ou bien je te balance sur Twitter.

A ces mots, le Loup comprit qu’il était en train de se rendre coupable de harcèlement à l’égard de la pauvre enfant, et entreprit de lui demander pardon. Puis il partit, honteux et confus, en se promettant de réfléchir sur le processus mental qui l’avait amené à se conduire d’une façon aussi peu convenable.