On est chez nous
On ne le répétera jamais assez : on n’est plus chez nous. Moi qui habite la France profonde, partout où mes pas me mènent, je constate tristement que le Français de souche se fait de plus en plus rare.
Mon coiffeur est italien. Il a un chapeau vert sur lequel sont plantées des plumes, et chante O sole mio en secouant ses ciseaux. Le soir, il rentre à sa maison, qui grouille de bambins, recouvre ses macaroni d’un manteau neigeux de parmesan ; puis il s’enthousiasme devant un match de foot. Quand vient la fin de la semaine, il troque un temps ses lotions pour des dévotions. Il accompagne sa famille à la messe, où il rend hommage à la Sainte Vierge, avant de commander un Martini au bar de la place de l’Eglise.
Ce bar est tenu par un Espagnol. Il est petit, avec une moustache et il porte un béret ridicule. L’été, il part à Tolède avec sa camionnette, qu’il transforme en camping-car, pour rendre visite au reste de sa famille, ceux qui n’avaient pas pu s’enfuir. Là bas, il crie olé dans des arènes en applaudissant des hommes habillés bling-bling qui font des trous dans des toros. Il n’a pas d’accent, notez bien, c’est juste parce qu’il a un nom rigolo, qu’on sait qu’il est espagnol. Quand j’entre dans son bar je lui demande toujours si c’est parce qu’il s’appelle Sanchez qu’il ne met que des tabourets. Il ne rit pas toujours mais je ne lui en veux pas : il paye souvent sa tournée quand je viens avec José.
José, lui, il est portugais. On se moque de lui dans le village, parce qu’il est célibataire, et aussi parce qu’il ne sait pas bien lire. Mais quand il vient poser le carrelage de la cuisine, il nous fait des prix. Puis, il rentre dans sa petite maison, et il peint des tableaux avec des soleils jaunes et des vallées vertes. Et aussi des oiseaux multicolores. C’est un peu naïf, comme peinture, mais c’est peut-être comme ça dans son pays. Le dimanche venu, il cuisine de la morue avec beaucoup d’ail. C’est en tous cas ce que dit l’épicier qui vient d’arriver au village.
C’est un Turc, l’épicier. On s’est un peu méfiés quand il est arrivé. Sa moustache est plus fournie que celle de Sanchez, un peu comme un Aveyronnais. Le soir, après avoir fermé le magasin, il mange de l’aubergine farcie ; puis il s’installe sur une petite chaise dans le coin de sa cuisine, devant un thé brûlant, et il fume à l’aide d’un appareil compliqué avec plein de tuyaux, sous un portrait de Pierre Loti. J’ai essayé, c’est froid et âcre. Il paraît que ça peut être dangereux, mais je ne sais pas : il n’y a plus de médecin.
Le médecin, il était français comme vous et moi ; mais il est parti à la retraite. Son cabinet est fermé. Il faut maintenant aller loin pour consulter. Prendre la voiture, des routes qui tournent. L’hiver, ça glisse.
Hier, le maire nous a dit qu’on allait peut-être avoir un nouveau médecin. Au bar de Sanchez, on était là, avec le coiffeur, José, et le Turc (on l’appelle ainsi car on n’arrive pas à prononcer son nom). On était contents à cette idée de n’avoir plus à se déplacer, et on a arrosé ça. Le Turc n’a pas bu d’alcool, il paraît qu’il n’a pas le droit. Peut-être un problème de santé.
Et puis le maire nous a dit que le nouveau médecin serait peut-être un Syrien, qui vient d’arriver, comme on voit aux infos, et qu’il y aurait peut-être toute sa famille, plus tard, avec lui.
Au fond du bar, il y avait Florian. Un jeune homme bien mis, avec une cravate. Il a fait des études et il a l’air français. Il revient au village quand il fait beau, mais ça arrive de moins en moins souvent. Il paraît qu’il a une belle situation. En tous cas, on l’aime bien parce qu’il ne refuse pas pour autant de nous parler.
- Il est bien rasé, a dit le coiffeur.
- Il est bien gentil et poli, a dit Sanchez.
- Il parle bien, a dit José.
- Il paye comptant, a dit l’épicier.
Alors on lui a demandé, à Florian, ce qu’il en pensait, lui, du médecin syrien. Et il nous a dit qu’il y a vraiment trop d’étrangers dans notre village, et que si on veut garder notre identité, il faut refuser, et que le Gouvernement n’a qu’à nous envoyer un médecin français. Et aussi que ce Syrien, on ne savait pas trop pourquoi il voulait venir nous envahir, et que dans son pays, il y a beaucoup de blessés qui aimeraient bien être soignés.
Il a raison, Florian. On n’est plus chez nous, au village, et l’identité nationale, c’est important. Alors on va refuser : on est Français et on veut le rester.