Un brouillard laiteux recouvre encore la plaine, laissant apparaître la silhouette de quelques arbres dont les feuilles se font plus rares en ce début d’automne.

Des ombres approchent, silencieusement. On distingue deux personnes vêtues de redingotes noires, dont l’une porte un long coffret de façon solennelle, un peu comme le prêtre extrayant le ciboire du tabernacle. Ces ombres encadrent un homme légèrement voûté, mais portant beau malgré son âge qu’on devine avancé. Il est vêtu d’un long manteau, qu’il ôte et remet à l’un de ses deux accompagnateurs, laissant apparaître un gilet boutonné jusqu’au cou.

De l’autre côté de la plaine, trois autres personnes apparaissent alors que le brouillard semble se lever légèrement, laissant la place à un timide soleil. Deux hommes encadrent un troisième, plus jeune et plus petit, semblant très nerveux.

De chacun des deux groupes, qui maintenant se font face, un homme sort. Ils s’approchent l’un de l’autre. Du premier groupe, l’homme qui avait pris le manteau de celui qui semble être son chef, déploie un papier et lit un texte :

“Les quatre témoins se sont réunis hier, et ont jugé la rencontre inévitable. Elle aura lieu ce matin, en cet endroit. Les conditions seront les suivantes : épée réglementaire de combat, chacun ses armes, chemise molle, gants de ville, chaussures à volonté. Reprises de deux minutes. Repos égaux. Quinze mètres derrière chaque combattant. Le terrain gagné restera acquis. Les corps-à-corps sont interdits. Le combat sera alternativement dirigé par M. Corbière et par M. De Rugy. Le combat cessera quand l’un des deux candidats sera déclaré, par ses témoins, en état d’infériorité manifeste.”

- Bon, on se dépêche, je n’ai pas que ça à faire, moi, intervient le premier homme, dont on comprend qu’il s’agit de l’un des duellistes. Une fois que j’aurai occis ce nazi, comme l’ont fait mes glorieux ancêtres qui ont chassé ses semblables en investissant les rues de Paris, je dois aller à l’Assemblée décrocher le drapeau de la Sainte Vierge.

- Calme toi, Jean-Luc, tu vas encore m’attraper du mal et on va être obligé de te remplacer par un hologramme.

- Il a pas dit nazi, là ? intervient l’autre duelliste. Il l’a dit, cette fois, ou j’ai entendu des voix ?

- Du calme, Manuel, on est filmés, dit son témoin, le prenant doucement par le bras.

- Des voix, tu n’en as pas eu suffisamment, aux primaires, rétorque Jean-Luc, narquois.

- Et toi, les 600.000 qui t’ont manqué pour transformer la France en Goulag, elles sont où ? lui lance Manuel.

- Bon, il est temps de commencer le duel, reprend M. Corbière, un peu dépassé par la tournure que prennent les événements.

- Laisse tomber, Alexis, lâche Jean-Luc. Le soleil est trop haut maintenant, et puis je n’ai pas que ça à foutre, je dois préparer mes vacances. Allez, ça va pour une fois, foutriquet, lance-t-il à Manuel, en s’éloignant.

- J’ai pas entendu foutriquet, là ? hurle Manuel, en agitant les bras.

Mais ses témoins le prennent par le bras et l’emmènent vers sa voiture.

- Dommage que les traditions se perdent, soupire un témoin. On aurait pu rigoler un peu.