Le pays était depuis près de dix-huit mois sous la botte du dictateur Manu. Ce dernier avait été certes élu, mais par des citoyens soumis à une manipulation mentale les ayant privés de tout libre-arbitre, ce qui les avait conduit à le préférer à Jean-Luc, seul véritable représentant du Peuple. On les avait vus, dans les bureaux de vote, cherchant au second tour les bulletins de vote au nom de Jean-Luc, qui avaient mystérieusement disparu, probablement dérobés en catimini par le Parti Médiatique.

Depuis, le Peuple courbait l’échine, à peine revigoré par d’immenses manifestations, organisées par les Réfractaires, le parti dirigé par Jean-Luc, entré dans la Résistance le soir même de son élimination du premier tour de l’élection. Ces manifestations, comparables à de véritables marées populaires, avaient parfois réuni, selon le comptage effectué par des militants réfractaires, un nombre de participants pratiquement égal à celui de la population du pays, et faisaient le bonheur des vendeurs de merguez.

Cela irritait beaucoup le dictateur, qui avait réuni autour de lui une horde de nervis barbus, leur demandant de terroriser ainsi la population, et surtout de neutraliser Jean-Luc, dont l'exceptionnelle popularité menaçait la survie du régime.

Ce matin d’automne, les premiers rayons du soleil tentaient timidement de percer la brume. Un commando d’une centaine de membres de la police politique, recruté par le Cabinet Noir, encercla soudain le petit deux-pièces où vivait misérablement Jean-Luc, entouré de livres et de l’affection des siens. Un guetteur aperçut les hommes en armes, mais ce fut trop tard : ceux-ci envahirent aussitôt le misérable réduit où Jean-Luc avait établi sa thébaïde, et où il réfléchissait à l’avenir de la classe ouvrière, tandis que le Peuple souffrait dans l'espérance de la revanche de l’élection perdue.

Encerclé par les sbires de l’infâme Manu, Jean-Luc n’eut que le temps de s’adresser au monde en utilisant le téléphone portable que les brutes n’avaient pas eu le temps de lui subtiliser. C’est ainsi que le Peuple sut que son représentant le plus fidèle subissait une nouvelle persécution.

Jean-Luc réussit cependant à s’enfuir, et tenta alors vainement de se réfugier dans les locaux du mouvement des Réfractaires, suivi par des caméras de quelques journalistes ayant encore échappé au contrôle du Parti Médiatique ; une saine colère saisit alors les fidèles parmi les fidèles de Jean-Luc ; Alexis cria et tenta d’éviter d’être plaqué au sol par un des sicaires ; s’approchant trop près d’un autre, également barbu, leurs ornements pileux se mélangèrent un instant ; Adrien poussa une porte en tentant de pénétrer dans les locaux, dans l'espoir que sa chevelure rousse pouvait effrayer les spadassins du régime ; rien n’y fit. Raquel, enfin, publia pour protester de nombreuses analyses juridiques dont le caractère contradictoire et imprécis peut s’expliquer par la ferveur du moment.

- Ne me touchez pas, ma personne est sacrée, je suis la République, répétait Jean-Luc, en repoussant d'un geste viril mais correct les ignobles exécuteurs des basses oeuvres de la police politique du tyran Manu, mais uniquement pour se défendre, attention.

Devant la résolution de Jean-Luc, et le soutien populaire qui enflait de minute en minute, les hommes de main du despote finirent par se retirer, honteux et confus, et c’est triomphalement que le Grand Leader du Peuple, comme ses proches l'appelaient dans l'intimité, put enfin réapparaître sous les vivats et les félicitations de la foule, reprendre sa place parmi les représentants du Peuple, et, fidèle à son habitude, répondre chaleureusement aux journalistes qui le pressaient de questions, à condition qu’elles ne fussent pas posées avec un accent du sud-ouest, parce que, quand même il ne faut pas exagérer.